Anne Ancelin Schützenberger
“Nous avons plus que jamais besoin de nos racines”
En affirmant que nos destins sont marqués par ceux de nos ancêtres sur plusieurs générations, Anne Ancelin Schützenberger a révolutionné l’approche analytique classique et éclairé quantité de vies en souffrance. À 90 ans, la fondatrice de la psychogénéalogie publie une autobiographie, véritable plaidoyer pour le “plaisir au quotidien”. Rencontre avec une femme optimiste et libre.
Anne Ancelin Schützenberger : Parce que je ne la considère pas comme une autobiographie, plutôt comme un ouvrage sur la nécessité du plaisir au quotidien. Les Anglais disent : “One apple a day keeps the doctors away”, “Une pomme par jour éloigne les docteurs.” Moi, je dis : “Quatre plaisirs par jour au minimum, c’est la clé contre tous les maux.” Nous avons été élevés suivant l’idée que l’égoïsme est un vilain défaut. Or, je suis convaincue que l’on ne peut pas s’occuper d’autrui si l’on ne prend pas d’abord soin de soi. “Aime ton prochain comme toi-même”, cela veut dire qu’il faut d’abord s’aimer soi ; “Aide-toi, le ciel t’aidera”, qu’il faut d’abord s’aider soi… Il me semble essentiel de réapprendre aux gens le droit de se faire plaisir et de développer leurs ressources personnelles. Sinon, ils se dessèchent et ne peuvent plus se tourner convenablement vers les autres.
P. : La volonté de ne voir que le bon côté des choses est très présente dans votre livre. Pourtant, votre vie n’a pas toujours été facile… D’où vous vient cet optimisme résolu ?
A.A.S. : Sans doute de l’amour de mes parents et de mes grands-parents : ils m’ont offert un capital de sécurité et de bonheur qui éclaire ma vie et me permet d’affronter les difficultés. Comme chacun, j’ai eu mes angoisses et mes contrariétés. Simplement, mon caractère et mon éducation expliquent que je n’en ai jamais fait ni un drame ni un handicap, mais une force. Mon père me disait : “Anne, tu en as de la chance, personne ne t’épousera pour ton argent ni pour la situation sociale de ton père.” (II fut ruiné par la crise de 1929, ndlr) J’ai avancé dans la vie avec l’idée de devoir compter avant tout sur mon travail, tout en cherchant le bonheur jusque dans les choses les plus simples : m’occuper de mes fleurs, téléphoner chaque jour à des amis, partir au ski avec mes petits-enfants…
P. : Cela vous a-t-il suffi pour vous remettre des drames que vous avez traversés ?
A.A.S. : II y en a certains dont je ne me suis jamais remise : la mort de ma petite sœur à 13 ans, d’une maladie inconnue ; celle de mon père, tué pendant la guerre dans des conditions si atroces et inhabituelles que je ne suis toujours pas capable d’en parler… Mais la vie a continué, avec ses hauts et ses bas, et j’ai toujours apprécié ce qu’elle m’apportait jour après jour.
P. : Dans votre récit, vous accordez une grande importance au hasard…
AAS. : Oui, je dois beaucoup au hasard heureux. Le fait, par exemple, que mon professeur de psychologie m’ait un jour demandé de faire le quatorzième invité à un dîner le soir même. À table, on m’a assise à la droite d’un homme qui s’appelait Marco Schützenberger. Il m’a raccompagnée et, dans le taxi, m’a demandé de l’épouser. Trois mois plus tard, nous étions mariés ! Cela a été un coup de foudre absolu et réciproque.
P. : Pour une analyste qui s’attache à tout expliquer, c’est étonnant de parler de hasard…
A.A.S. : Non, car la véritable expression dit : “Comme par la chance d’un hasard heureux”, ce qui suppose qu’il faut savoir saisir sa chance à l’instant. Prenez l’exemple d’Alexander Fleming en 1928 : il entre dans son laboratoire et voit qu’une corbeille n’a pas été vidée. Il pourrait se mettre en colère contre la femme de ménage. Pas du tout : il regarde la corbeille, analyse ce qu’il y trouve et… découvre la pénicilline. Ce n’est donc pas le hasard qui compte, mais de pouvoir le saisir et d’en faire quelque chose. Et cela, beaucoup ne savent pas le faire.
P. : De quoi cela dépend-il ?
A.A.S. : De notre présence à l’instant. Être là, sentir ce qui se passe, sans se laisser distraire. Ce que l’on appelle en anglais l’ecceity (du latin ecce, “voici”, ndlr). Voyez : avant votre arrivée, j’avais très mal à la tête et à l’œil, que l’on vient de m’opérer, mais en parlant avec vous, j’ai oublié ma douleur, car ce qui est important, c’est ce qui se passe entre nous. D’où cela me vient-il ? Je ne sais pas. Ce dont je me souviens, c’est d’avoir été très impressionnée par Françoise Dolto, qui avait plus que quiconque cette capacité de se rendre présente à l’instant et à la personne qu’elle avait en face d’elle.
P. : Françoise Dolto joue un rôle déterminant dans votre parcours : c’est elle qui vous a inspiré l’idée de la psychogénéalogie…
A.A.S. : Oui, lors du complément d’analyse que j’ai fait auprès d’elle, elle m’a demandé de lui parler de mes grand-mères. Quand je lui ai dit que je ne m’en souvenais pas, elle m’a répondu : “Vous devez savoir quelque chose, car les enfants et les chiens savent tout ce qui se passe dans une famille. Elle m’a inspirée, oui, puis supervisée quand j’ai commencé à être psychanalyste, et m’a envoyé mes premiers clients.
P. : Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la psyché alors que ce n’était pas inscrit dans votre héritage familial ?
A.A.S. : Détrompez-vous, je m’appelle Anne parce que la sœur préférée de mon grand-père s’appelait ainsi. Et son mari était l’assistant de Jean Martin Charcot, le neurologue qui a ouvert la voie à la psychanalyse. J’ai donc un peu de cela dans mon héritage. J’aurais aimé faire des études de psychiatrie, mais ma mère m’avait fait jurer de ne pas suivre cette voie, convaincue que tous les psychiatres deviennent fous. J’ai donc décidé que je ne pouvais pas être parjure. Mais j’ai tout de même suivi une voie parallèle, en passant mon doctorat de psychologie…
P. : Pour reprendre une expression de la psychogénéalogie, quelles sont les autres “loyautés familiales” qui ont influencé votre parcours ?
A.A.S. : Je ne sais pas… Je peux juste dire que, parmi mes héritages, il y a le devoir de s’occuper des malheureux. Cela, je l’ai beaucoup fait, et c’est lourd. Financièrement et moralement.
P. : Vous l’avez fait de multiples façons, en commençant par être résistante sous l’Occupation… Que retenez-vous de cette période ?
A.A.S. : C’est difficile à dire. Comme l’a écrit Jacques Bounin (1), avec qui j’ai travaillé, c’était une période vécue avec “beaucoup d’imprudences”. Nous savions que nous risquions notre vie, mais nous n’y croyions pas. Le 6 juin 1944, quand les Allemands ont brûlé ma maison, au lieu de m’affoler, cela a provoqué en moi un sentiment de liberté incroyable. Malgré les difficultés, ne plus rien avoir est une expérience intéressante.
P. : À condition de préserver le “désir de vivre”… Vous dites souvent que ce désir peut tout et que, lorsque l’on est malade, il est même plus important que le diagnostic médical !
A.A.S. : Je m’en suis rendu compte en travaillant auprès de personnes atteintes du cancer. Tout a commencé après la mort d’une cousine que j’aimais beaucoup. Nathalie était médecin. Elle est morte en un an d’un cancer du sein, pourtant très bien soigné par les “princes” de la cancérologie. Cela m’a paru terriblement injuste. L’un de mes amis m’a alors envoyé le petit ouvrage des Simonton (2). Ce livre part du constat qu’avec des diagnostics identiques, certains malades meurent vite tandis que d’autres survivent. Il montre que la guérison repose sur la vraie volonté de vivre. J’ai ajouté à cette approche les notions de transgénérationnel, de poids des loyautés familiales inconscientes et de deuil à faire du passé. Puis je l’ai appliqué à des malades en phase terminale. Beaucoup sont encore vivants trente ans après.
P. : C’est risqué d’affirmer que la guérison dépend seulement du “goût de vivre” !
A.A.S. : Non, parce que je dis toujours aux gens : “Commencez par choisir les meilleures équipes médicales pour vous soigner. Développez en plus votre envie de vivre.” Regardez la méthode Coué : “Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux.” Les statistiques prouvent qu’il y a 20 à 30 % des gens qui guérissent de diverses maladies simplement en répétant cette phrase. Mais à condition d’être aussi très réaliste… et d’avoir fait un travail sur soi. Certaines personnes sont par nature pessimistes et se noient dans un verre d’eau. Je pense que si elles consentaient à faire une thérapie, leur vie changerait : elles y reprendraient goût.
P. : Votre nom est associé à la psychogénéalogie, dont vous êtes la fondatrice, et au psychodrame, que vous avez importé en France. Mais vous avez été formée à presque toutes les thérapies, à commencer par la psychanalyse. Est-ce la plus importante de toutes à vos yeux ?
A.A.S. : Lorsque l’on est amené à s’occuper d’autrui, il est indispensable de commencer par balayer devant sa porte. La psychanalyse est donc incontournable… mais insuffisante, parce qu’elle date de son époque. Je reproche aussi à beaucoup de psychanalystes actuels de s’être “abonnés” aux séances courtes. Je pense que Jacques Lacan était sénile lorsqu’il a inventé ce concept ! Je suis d’accord avec Françoise Dolto, qui trouvait cela pervers : le seul gain est du côté du thérapeute, qui se fait plus d’argent ; l’analysant, lui, y perd en sécurité et en santé.
P. : La psychogénéalogie a connu un succès immédiat. Pourquoi, selon vous ?
A.A.S. : Je crois que je suis arrivée au bon moment : l’avenir est incertain, nous avons plus que jamais besoin de racines. Les gens s’intéressent à leur passé parce que la seule chose à laquelle ils peuvent se raccrocher aujourd’hui, c’est leur famille. Pas la famille nucléaire, qui est elle-même éclatée, mais leurs ancêtres, c’est-à-dire ce qui ne leur fera jamais défaut. Ils se raccrochent aux branches… de leur arbre généalogique.
P. : Le revers de ce succès, c’est l’interprétation abusive : “Je fais de l’asthme, un de mes aïeux a dû être gazé pendant la guerre”, “J’ai des douleurs chroniques dans le cou, un ancêtre a sans doute été guillotiné”… Comment éviter ces dérives ?
A.A.S. : On met la psychogénéalogie à toutes les sauces, et on a tort. Il faut commencer par choisir un bon médecin et, après seulement, on peut se poser la question : “Est-ce que ce mal dont je souffre n’est pas transgénérationnel ?” En sachant que peu de choses le sont… Davantage que ce que l’on croit, certes, mais peu.
P. : La psychogénéalogie ne peut pas expliquer toutes les souffrances ?
A.A.S. : Non ! Pour moi, la psychogénéalogie n’est jamais qu’une intuition, une hypothèse qu’il s’agit de vérifier, avec les archives de l’armée, actes notariés, cimetières, actes de baptême, listes électorales, etc. Or, beaucoup de ceux qui se disent psychogénéalogistes ne vérifient pas les hypothèses qu’ils avancent. C’est cela qui est dangereux. En fait, ils profitent du succès de la méthode. Donc, à ceux qui seraient tentés de faire un travail dans ce sens, j’ai tendance à dire : “Faites attention aux psychogénéalogistes qui font de la pub ou seulement de la psychogénéalogie.” On est d’abord médecin ou psychothérapeute ou psychologue et, “en plus”, on fait du transgénérationnel.
P. : Vous formez et consultez toujours. Pourquoi est-ce important pour vous ?
A.A.S. : Elle est curieuse, votre question ! Pourquoi voulez-vous que je m’enterre alors que je ne suis pas encore morte ?
P. : Je ne pensais pas à cela ! Seulement, votre succession étant assurée, vous pourriez avoir envie de passer à autre chose…
A.A.S. : Une des choses que j’ai très envie de faire, c’est d’écrire des contes pour enfants. Je le ferai, quand j’en aurai le temps. D’ici là, je dois continuer à transmettre la psychogénéalogie, parce que je pense qu’il est indispensable de renseigner à peu près convenablement.
P. : D’où vous vient votre énergie ?
A.A.S. : Elle est propre à beaucoup de femmes de ma famille. Et une explication circule depuis des générations : on raconte que toutes les femmes de ma famille d’origine russe (du côté de ma mère) auraient été violées par les troupes de Gengis Khan. Je n’y accorde pas beaucoup de crédit puisque c’est invérifiable ! Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’un jour, alors que je me trouvais au Japon à une réception de l’ambassade de Chine, des Chinois du Nord sont venus vers moi en me disant que je ressemblais à des femmes de leur famille. Pourtant, je n’ai pas les yeux bridés, et ils sont bleus, et mes pommettes sont saillantes, à la russe. Il n’empêche : cette origine invérifiable me plaît bien !
1. Jacques Bounin (1908-1977), homme politique français et membre de la Résistance, auteur de Beaucoup d’imprudences (Stock, 1974).
2. Les Américains Cari Simonton, cancérologue, et Stéphanie Matthews Simonton, psychologue, sont les auteurs, avec James Creighton, de Guérir envers et contre tout (Desclée de Brouwer, 2007).
3. Le psychodrame est une méthode thérapeutique mise au point par le psychiatre américain Jacob Levy Moreno dans les années 1930. Formée auprès de lui, Anne Ancelin Schützenberger a enseigné la méthode en France et publié Le Psychodrame (Payot, “Petite Bibliothèque”, 2008).
SES DATES CLÉS
1919 | Naissance à Paris d’une mère historienne et d’un père ingénieur et industriel.
1940-1945 | S’engage dans la Résistance.
1948 | Épouse Marcel-Paul Schützenberger. Obtient un doctorat en psychologie et un doctorat es lettres.
Années 1950 | Naissance de sa fille Helène. Aux États-Unis, elle se forme au psychodrame, à la thérapie brève d’urgence, à la thérapie de groupe… En France, elle suit une psychanalyse auprès de Robert Gessain, puis de Françoise Dolto.
Années 1960 | Devient professeur d’université à Nice et consultante pour les Nations Unies.
Années 1980 | Met au point la méthode de la psychogénéalogie.
1985 | Publie “Vouloir guérir”, Desclée de Brouwer, 2009.
1998 | Publie “Aie, mes aïeux”, traduit dans plusieurs langues, Desclée de Brouwer, 2009.
2007 | Publie “Psychogénéalogie, guérir les blessures familiales et se retrouver soi”, Paris, Payot.
TROIS PERSONNES QUI L’ONT INSPIRÉE
Françoise Dolto
“C’était une femme exceptionnelle. Elle avait une espèce de sixième sens, une intuition incroyable, Elle l’attribuait d’ailleurs à la “tache indienne” qu’elle portait sur le corps et qui, selon elle, marquait son origine lointaine. Elle avait aussi le don de se mettre à la portée de tous : nourrissons, bébés, enfants, adultes… C’était extraordinaire de la voir faire. J’ai tellement appris auprès d’elle ! Je lui dois beaucoup.”
(1908-1988). Pédiatre et psychanalyste.
Marco (Marcel-Paul) Schützenberger
“II savait tout sur tout. C’est lui qui m’a parlé du psychodrame par exemple, alors qu’il ne s’intéressait pas à la psychologie. Il comprenait une vingtaine de langues. Brillant en médecine, il était aussi un mathématicien de génie. Ce n’est pas commode de vivre avec un génie, mais c’est fascinant. Notre couple a duré, non sans problèmes. Nous nous sommes parfois séparés, puis retrouvés… Je lui porte une admiration sans bornes.”
(1920-1996). Chercheur en médecine, biologie et mathématiques.
Karl H. Pribram
“J’ai fait sa connaissance il y a une quinzaine d’années. Il est l’une des intelligences les plus spectaculaires que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Il a découvert, entre autres, que le cerveau fonctionne comme un hologramme. Les travaux sur le cerveau me passionnent, notamment ceux qui concernent les neurones miroirs, parce qu’ils permettent de réagir à l’intention d’un acte, avant même de l’avoir consciemment perçu.”
(1919-) Chercheur américain en psychologie et en sciences cognitives.



